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31/12/2013

Conversations de Michael Cimino

Que fait un cinéaste lorsqu'il ne peut pas tourner ? Généralement, il rédige ses souvenirs (Renoir, Walsh, Vidor, Minnelli, Capra, pour ne citer que les plus mémorables). Mais il arrive aussi au cinéaste en panne de caméra d'écrire sous forme de roman le film qu'il est empêché de réaliser. Cela donne, la plupart du temps, des romans étranges, fantomatiques, pleins de trous : des rêves de films, des lambeaux d'images, qui en disent beaucoup sur l'imaginaire le plus secret de l'artiste.


Dans ce genre hybride, le roman-du-cinéaste-qui-ne-tourne-plus, on compte peu de réussites : quelques-uns des récits de Samuel Fuller (mais lui était déja écrivain avant de réaliser son premier film), les romans de Kazan, La Colère des justes, de Raoul Walsh, version façon western des Trois Mousquetaires, chef-d'oeuvre méconnu qui aurait peut-être été son plus grand film ; le premier roman de Renoir, Les Cahiers du capitaine Georges, retour mélancolique sur le début du siècle, et l'enfance de l'auteur de Partie de campagne ; le Jean de Florette que Pagnol ne filma jamais. Quoi d'autre ? Pas grand-chose, à vrai dire. Les romans de Welles ne font pas oublier La Splendeur des Amberson, ni ceux de Stroheim Les Rapaces (aussi fascinants soient-ils par leur côté complètement dézingué).


Michael Cimino, qui porte depuis plus de vingt ans la croix de l'échec public de La Porte du paradis, a de plus en plus de mal à faire son métier. Ses deux films les plus récents, Desperate Hours et The Sunchaser, snobés par la critique, et ignorés par le public, risquent fort d'être ses ultimes oeuvres. Et l'on craint que son rêve d'une adaptation de La Condition humaine, dont il parle depuis plusieurs années, ne reste précisément que cela : un rêve.


Privé de son moyen d'expression naturel, Cimino, comme nombre de ses grands ancêtres, s'exprime maintenant par le biais de l'écriture. Big Jane, publié en France en 2001 (et qui cherche toujours un éditeur aux Etats-Unis), était un roman bizarre, très ciminien, une ballade mélancolique illuminée par un beau personnage de femme. Le cinéaste revient aujourd'hui à l'écriture avec deux textes : Shadow Conversations (littéralement «Conversations fantômes»), qui tient à la fois des Mémoires et de l'autojustification, et Hundred Oceans, récit dans la veine de Big Jane.


Conversations laisse le lecteur sur sa faim : Cimino se statufie en artiste maudit, raconte joliment son arrivée à Hollywood et sa rencontre avec Billy Wilder, règle ses comptes avec l'Amérique en général et (Dieu sait pourquoi !) Jane Fonda en particulier, rend hommage à John Wayne et à Steve Mc Queen, ses premiers admirateurs, et écrit des pages mi-figue mi-raisin sur Clint Eastwood, qui lui a mis le pied à l'étrier, et a permis de réaliser son premier film, et son premier chef-d'oeuvre, Thunderbolt and Lightfoot (au titre français impossible, Le Canardeur).


Tout ça ne va pas très loin, et Cimino, même si on l'admire et si l'on comprend sa frustration, agace parfois, notamment quand il fait le beau en évoquant la médaille des Arts et Lettres que la France lui a remise : il est au-dessus d'une pareille sucette.

Au détour d'une page de Conversations, cependant, il écrit : «Je crois que Big Jane, Hundred Oceans et le prochain Byzantium sont plus proches d'un travail autobiographique que je ne le serai jamais avec ces Conversations.»


Il a raison. Hundred Oceans est bien un autoportrait, fantasmé et christique, le portrait de l'artiste en golfeur génial et maudit. Le héros, Charles Jedediah Statton Junior, dit CJ, travaille dans une mine d'Arizona. Il rêve de devenir golfeur professionnel, d'égaler son père, avec lequel il entretient des rapports d'admiration lointaine. Poussé par Rita, une serveuse, et par Kathleen, la fille de celle-ci, CJ décide de tout faire pour accomplir son rêve. Il se révèle un golfeur de génie, mais son parcours de gloire devient un parcours de souffrance : son corps le lâche, et, attiré par les lumières du grand monde qui le courtise, il est sur le point de perdre Rita et Kathleen.


Hundred Oceans est souvent pataud, redondant, naïf, mal construit, et pourtant c'est un roman qui émeut, et qui touche beaucoup plus profondément que tant de réussites «bien faites». On y pénètre au coeur de l'imaginaire d'un des grands artistes de notre temps. Et la fin est un grand moment de lyrisme, et on imagine quelle scène le réalisateur de The Deer Hunter en aurait tirée.

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