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31/12/2013

L'entretien n'est pas un genre facile.

On croit qu'on va répondre d'abondance à des questions ciselées par un interlocuteur doué d'humour, du sens de la formule et plein de sagacité. Au lieu de quoi on se retrouve souvent en train de corriger du charabia avant de satisfaire la curiosité d'un enquêteur indiscret et agressif.



Simplifions : un entretien, c'est un portrait.

 

N'importe quel genre de portrait : fidèle, intimidant, «craché», chargé, caricatural, modeste, important. Tous les styles sont permis, toutes les ruses, légitimes. Pour moi, lecteur, l'essentiel est qu'un «agent dormant», infiltré au coeur du système Rouart, s'éveille brusquement, fomente des complots, se livre à ce terrorisme subtil qu'est une conversation poussée, trouble l'image du modèle, la recompose.


Avant de lire ces entretiens, comment voyais-je Rouart, et comment le vois-je aujourd'hui ? Tout homme, aussi limpide soit-il, est un noeud de questions : lesquelles posais-je ?


Jean-Marie Rouart, je le vois en éternel quadragénaire, un éternel amant (pas du tout en éternel mari...), en propriétaire d'une beauté rapide, négligente, assumée dans la plus grande sécurité. Je le vois à la fois très physique et couvert de nostalgies d'esthète. Séducteur, bien sûr, et prêt, dans le sillage d'une vie de conquêtes, à sacrifier à tous les usages annexes et démodés de la passion amoureuse : défis, duels, jalousies à mort. Transition facile : Rouart est très français. Le profil, le cheveu fou, la taille bien prise et altière : tout cela ne peut être né qu'aux rivages de Seine ou de Loire. Mettez Rouart dans une photo - par exemple de Cartier-Bresson -, il s'y fondra aussitôt. A sa juste place. Le jarret tendu, le nez en proue, un regard d'éternel ado. Bon, là-dessus on est tous d'accord : Leboucher lui-même, interlocuteur plein de prudence, peut-être un peu pusillanime, n'aura rien à reprendre à mon esquisse. Mais, du brouillon au propre, quelle aventure ! Une famille d'artistes grands bourgeois où le génie éclatait sur le moindre bout de toile ; un passage assez ahurissant par les loges, et des passions, toujours des passions : elles sont l'encaisse-or de Rouart libertin, personnage épatant que M. Leboucher confond avec les grands esprits secs, libres, sceptiques qui, au couchant de l'Ancien Régime, préparaient un «monde nouveau».

Rouart, lui, est plutôt préoccupé par celui qui s'en va... Rouart écarte vigoureusement les vices, l'antisémitisme par exemple, que ses goûts littéraires lui font parfois rencontrer sur un rayon de livres. «Chevalier blanc», il a un sens de la justice chatouilleux : il marche au canon pour défendre Omar, blaguer «l'obscurantisme laïcard», pourfendre les pharisiens, jeter Sade, Bataille et Mme Millet dans le même sac. Tout cela, qui était latent dans l'image que je portais en moi de Rouart, a-t-il été «homogénéisé» par la conversation avec M. Leboucher ? Oui, bien sûr, mais en termes d'escrime : l'assaut reste un peu mondain. Avec un interlocuteur du genre jugulaire-jugulaire, Rouart aurait dû libérer davantage ses indignations, ses colères. Il est très bon, Rouart, quand il est en colère. Il est resté, académicien et glorieux, le jeune journaliste et l'écrivain nouveau venu qui sursautait aux injustices, dénonçait, fonçait. Nous l'aimons ainsi : c'est un personnage qui se fait rare. C'est sous cet angle-là qu'on le préfère !


Le titre du livre dit : Libertin et chrétien. Ai-je assez tenu compte de «chrétien» ? Je ne me suis pas assez souvenu de Jeanne : «Dieu premier servi !» Quelle réponse à des juges !

Un entretien est un portrait, disais-je en commençant. Il faudrait nuancer. Ni portrait, ni autoportrait : plutôt l'occasion de suggérer une hiérarchie, de nouvelles curiosités. Pris dans la gangue d'une bourgeoisie à la fois étouffante et bohème, croyante et frivole, libre et coincée, Rouart se bat pour apparaître «en vérité».

17:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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