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31/12/2013

Les damnés de la mer.

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Comme ces malheureux, ils sont des milliers à tenter chaque année le voyage pour rejoindre Lampedusa, îlot sicilien plus proche de l'Afrique que de l'Europe. Au coeur de ce trafic : la Libye.

 

Reportage sur une île en état de siège.


C'est jour de piété à Lampedusa, rocher perdu quelque part entre Europe et Afrique, au sud de la Sicile. Comme chaque année, le 22 septembre, on y honore la Vierge de Porto Salvo, patronne de l'île. Les balcons sont pavoisés de calicots implorant la Madone : «Sauvez-nous, pauvres pécheurs !» ou encore : «Priez-pour nous, sainte Marie !» La population dans son ensemble (soit 5 000 personnes, sans compter les estivants attardés, ravis du spectacle) s'est donné rendez-vous pour la rituelle procession. Devant, les prêtres en soutane, dévotement encadrés par des enfants de choeur.

Suivent les notables, tous sur leur trente et un : le maire avec son écharpe, le maréchal des carabiniers, le commandant des gardes-côtes. Ils précèdent la statue de la Vierge, portée par une douzaine d'hommes soufflant et suant sous le poids de la châsse. Un haut-parleur débite des Ave Maria repris par la foule tandis que la fanfare municipale encourage les pénitents à grand renfort de cuivres et de couacs.


Folklore sicilien ? Pas seulement.

Lorsqu'ils invoquent le secours de la Madone, les autochtones ont leur petite idée. Ils voudraient bien qu'Elle les protège de l'«invasion» dont ils font l'objet depuis quelques années. L'«invasion», terme utilisé entre Lampedusiens - car on ne parle guère aux étrangers de passage -, c'est celle des milliers de clandestins qui débarquent sur ce caillou, vu comme le portail de l'Europe. Un flux sans répit : le 12 septembre, la Guardia Costiera (gardes-côtes) a dû en repêcher 450 en-tassés sur un bateau de 25 mètres ; quelques heures plus tard, 170 autres arrivaient sur une coquille de noix ; le 30 septembre, 400 de leurs collègues les rejoignaient à bord de deux improbables canots. Dans un coin du port, on peut voir les vestiges de ces odyssées : une vingtaine d'embarcations hétéroclites (allant du dinghy à la barcasse) achèvent de pourrir dans la Méditerranée. Des bouteilles de plastique, des paquets de biscuits et des hardes diverses flottent à la surface. Le cimetière des épaves.


Logique. Lampedusa, plaque détachée du continent africain selon les géologues, est plus proche des côtes de la Libye (180 km) que de celles de la Sicile (220 km).  L'officier de marine est une figure locale : depuis son affectation en 1997, il se vante d'avoir «arrêté 25 000 clandestins» ! Ses 90 hommes opèrent vingt-quatre heures sur vingt-quatre à bord de six vedettes rapides, appuyées par une frégate militaire et des hélicoptères de l'aéronavale. «Ces jours-ci, pronostique l'expert en auscultant le ciel comme un pêcheur avant de sortir ses filets, il n'y aura pas d'arrivage : la mer est trop agitée.» L'homme sait de quoi il parle. Depuis le début de l'année, près de 9 000 candidats à l'émigration sont passés par Lampedusa. Au début de la vague, dans les années 90, ils étaient moins d'une centaine par an. Puis les chiffres ont augmenté à partir de 1998 (3 048) avant d'exploser en 2002 (6 365) et en 2003 (5 975).

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9 000 clandestins en dix mois

Tous partent du port de Zouara, à l'ouest de la Libye. Là, ils sont pris en charge par des passeurs qui leur font payer entre 800 et 1 000 euros la traversée. Ils viennent d'Afrique centrale ou du Maghreb, mais quand on les interroge, ils donnent une autre version : les Noirs disent qu'ils sont somaliens ou soudanais (pour obtenir l'asile politique) et les Maghrébins se déclarent Palestiniens (pour les mêmes raisons). Quand on les recueille, ça fait une vingtaine d'heures qu'ils voyagent : c'est la durée moyenne du périple si tout se passe bien. Ils ont faim et froid, mais ils sont contents d'avoir touché le but.»

Une fois sur le plancher des vaches, un premier tri est effectué dans le centre de transit de Lampedusa. A condition qu'ils soient repérés, les ressortissants du Maghreb (considérés comme réfugiés économiques et non politiques) sont illico presto renvoyés en Libye, par avion spécial. Les autres passent vingt-quatre heures sur place avant de s'envoler vers la Sicile ou la Calabre. Afin de permettre leur identification, la loi italienne autorise une détention de soixante jours, au terme de laquelle la justice doit statuer sur leur sort : asile politique ou expulsion. Mais les capacités d'accueil étant saturées, on relâche souvent les clandestins dans la nature avec un morceau de papier qui leur ordonne de quitter l'Italie avant quinze jours. Ce qui revient, ni plus ni moins, à leur délivrer un ticket d'entrée dans l'Europe de Schengen !


Paradoxalement, Lampedusa est la localité italienne où l'on croise le moins d'immigrés. Parqués dans le centre de transit qui est géré par l'association palermitaine des frères de la Miséricorde et gardés par une escouade de carabiniers, ils sont invisibles. Leur parler ? Impossible sans autorisation préfectorale. En parler ? Non plus. Les gens sont las. N'ont-ils pas mis des décennies à s'extraire de la pauvreté ? Loin de tout, et notamment de Rome, ils ne connaissent l'électricité et le téléphone que depuis les années 60. Il a fallu attendre la fin des années 80 pour que les agences de voyages, en quête de nouveaux horizons, daignent s'intéresser à leurs plages et à leurs criques. Avant cela, Lampedusa n'évoquait que l'auteur du Guépard, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, l'île ayant été donnée à sa famille par Charles II d'Espagne en 1630. Pourtant, l'aristocrate sicilien n'y mit jamais les pieds. On le comprend. Ici, nul palais. Rien que des maisons cubiques de type arabe (les Sarrasins et les Mauresques occupèrent les lieux pendant des siècles), reconstruites après les bombardements de 1943. Ici, nul félin hormis quelques chatons étiques rôdant sur les quais. On est loin de l'univers viscontien.


En revanche, la société berlusconienne, celle des huiles solaires et des nombrils apparents, s'y épanouit pleinement. En moins de vingt ans, Lampedusa est devenue l'une des destinations favorites des Italiens et sa population est multipliée par cinq pendant l'été. On y a même tourné un film à succès en 2002, le fameux Respiro d'Emanuele Crialese (dont s'enorgueillissent les indigènes alors même qu'il décrit une île étouffante et étriquée). Tout ce tapage fait autour des clandestins ne va-t-il pas effaroucher les touristes ?  On sent bien que cette angoisse taraude les Lampedusiens, méfiants et mutiques. A l'image de Bruno Siragusa, maire de Lampedusa. Pendant deux jours, nous avons mené sa traque mais ni les coups de téléphone (dans le vide) ni les visites à la mairie (portes closes) ne furent d'un quelconque effet. C'est finalement dans le «bistrot le plus au sud de l'Europe» (selon l'enseigne publicitaire) que nous avons débusqué le fuyant édile. Pour nous entendre répondre qu'il ne souhaitait pas «communiquer sur les immigrés»...


Le rôle trouble de la Libye

00025300.jpgCe n'est pas vraiment le cas d'Angela Maraventano, tenancière de restaurant et égérie de la révolte anti-immigrés. Cette quadragénaire à la poitrine opulente et au verbe haut, qui milite pour la Ligue du Nord (formation populiste appartenant à la coalition gouvernementale), réclame les grands moyens et le fait savoir : «Il faut utiliser les navires militaires. Seul le blocus des côtes les empêchera de débarquer. Lampedusa ne peut supporter cet afflux : nous n'avons ni hôpital ni école ici, comment pourrions-nous accueillir des immigrés ? Sans parler des maladies infectieuses dont ils sont peut-être vecteurs. Où passent-ils une visite médicale ? En Sicile ou sur la péninsule. Entretemps, ils ont séjourné vingt-quatre heures sur notre île !» A Lampedusa comme ailleurs en Italie, son discours fait mouche. Et au plus haut niveau. «L'Italie a montré qu'elle était le ventre mou de l'Europe», tempête ainsi Roberto Castelli, ministre de la Justice. «Le terrorisme islamique utilise cette porte ouverte à l'immigration clandestine pour entrer dans le pays», renchérit Roberto Calderolli, ministre des Réformes, avant d'en appeler à «la légitime défense du peuple italien». Avec l'enlèvement et l'exécution de plusieurs Italiens en Irak, ce sont des arguments qui portent.


lampedusa-270x250.jpgD'autant que la chronique insulaire est jalonnée de drames qui entretiennent la polémique. En octobre 2013, la Guardia Costiera avait retrouvé 13 morts sur un rafiot qui dérivait depuis deux semaines, faute de réserves de carburant et d'instruments de navigation. Les survivants de ce moderne Radeau de la Méduse se protégeaient du froid avec les cadavres. Un an plus tard, c'est un canot de bois qui se brise en deux non loin de la Tunisie, noyant 22 personnes. Qu'ils réussissent ou non leur périple, ces pauvres hères sont avant tout des exploités. Doublement. D'abord par les passeurs, qui réalisent des bénéfices substantiels sur leur compte : le chiffre d'affaires du trafic est estimé à 10 millions d'euros annuels par la justice italienne ! A cet égard, il faut noter que les «négriers» sont parfois des immigrés, comme l'a récemment montré le procès du Pakistanais Turab Sheik, connu dans le milieu sous le surnom de «Mister Tony». «Ne jamais perdre de vue que les opprimés sont pétris de la même boue que leurs oppresseurs», écrivait Cioran.

Autre profiteur de misère : la Libye, qui ouvre ou ferme les vannes de l'émigration au gré des nécessités de sa politique. Selon Tripoli, deux millions de personnes originaires d'Afrique subsaharienne attendraient sur son territoire le moment opportun pour tenter leur chance vers la Sicile.

Le cynisme des uns et la faiblesse des autres semblent porter leurs fruits. En effet, l'Union européenne vient de donner son accord de principe pour la levée de l'embargo. La décision a été annoncée officiellement lundi 11 octobre. Qui plus est, Rome et Tripoli ont signé un accord bilatéral qui permettra de fournir des moyens de transport (hélicoptères et bateaux) et de surveillance (radars, infrarouges) destinés au contrôle des côtes mais aussi du désert libyen (4 000 kilomètres de frontières terrestres).